Floribert

Floribert et moi donnant la communion pendant la messe de son jubilé à l'église de Saint Nom.

Floribert et moi donnant la communion pendant la messe de son jubilé à l’église de Saint Nom.

Alors comme ça tu es parti rejoindre Celui dont tu nous parlais tant. Floribert! Je ne t’avais pas revu depuis ton départ de Saint Nom. Bien sûr, de temps en temps on se disait qu’il faudrait aller te voir à Mantes, à Sartrouville, à Pontchartrain. Et puis on ne le faisait pas… tu comprends, le tourbillon de la vie, les obligations et tout le tra-la-la de la bonne conscience à deux balles. Je regardais ton cercueil à l’église ce matin et je me disais que j’aurais voulu te voir autrement, rien qu’une fois, avant le grand départ. Tu nous as marqués, Curé! Avec ton franc-parler, tes colères, ta grosse voix, ton rire, tes homélies encastrées dans la vie quotidienne de notre village bien comme il faut, tu emplissais l’espace d’un tourbillon d’amour. Parfois, tu étais pensif derrière tes lunettes, tes yeux se brouillaient quelque peu. Dans un monde où il est de bon ton de se foutre de la religion en général et du christianisme en particulier, tu étais du genre à combattre en balançant sur tes adversaires de désarmantes brassées d’amour planquées dans des vérités parfois cinglantes. Vérités? Questions plutôt, sur notre attitude, nos habitudes, nos indifférences, notre mollesse, nos manques d’attentions. Le plus beau, Floribert, c’est que tu te collais dans le même bateau que nous, en tenant le gouvernail juste ce qu’il fallait pour naviguer au son de ta voix de baryton basse, entre les écueils d’une vie aux insuffisants partages, aux doutes parfois amers. Je les ai vécus, ces doutes, comme toi m’a-t-on dit, comme beaucoup d’entre nous. Heureux ceux qui ont la foi chevillée au corps. Je leur tire mon chapeau. Pour les autres, dont je suis, et dont il arrive que la foi chancelle, tu n’étais pas de trop pour allumer dans les coeurs cette petite lumière d’espérance qui éclairait nos chemins.

Une fois, je t’ai écrit. C’était en juin 2000:

 » Cher Floribert, mon père,

 Lors de votre homélie, il y a 3 semaines, vous vous êtes interrogé, vous nous avez interrogés sur la place du prêtre dans nos communautés chrétiennes, sur son rôle et son utilité. Puis, si ce rôle et si cette utilité étaient reconnus, vous avez demandé ce qu’il faudrait faire pour susciter les vocations.

Je suis désolé de ce délai mis à vous répondre. Je me suis promis de le faire et ce soir, j’en ai trouvé le temps et l’inspiration.

« La place du prêtre » ! Permettez-moi, mon père, de penser que le mot est réducteur. Il est tellement naturel de nos jours de mettre les choses et les personnes à leur place, de les caser, de les étiqueter, de leur allouer un espace et une fonction dont ils ne peuvent ou ne veulent sortir ! « La présence du prêtre » me semble plus indiqué. Le prêtre, berger des brebis du Seigneur, pasteur investi d’une mission qui le dépasse, le prêtre n’a pas de place, il doit «être », simplement. Sa présence est bienfait, sa main tendue est réconfort, son regard est compassion, son sourire est lumière, ses défauts le font vulnérable, homme parmi les hommes, pauvre parmi les hommes mais porteur d’une telle espérance, porteur de ces petites fractions de bonheur qui donnent un sens à nos vies s’il était nécessaire d’en chercher un. 

Le prêtre, c’est l’amour contagieux dans la paix du Christ. Il est, il donne, il souffre, il doute, il regarde la croix, plantée près de l’autel, il regarde Celui qui un jour l’a appelé par son nom, amour infini. Il puise ses forces dans ce regard, comme chacun d’entre nous. C’est cela, le prêtre, premier messager de la Bonne Nouvelle, porteur du témoin, témoin de nos vies, de nos joies, de nos douleurs, lueur dans nos cœurs.  Que faut-il de plus ? En faut-il encore ? Est-ce utile, un prêtre ? En voilà un mot ! Utile ! Si c’est dans le sens de servir, alors peut-être, mais pas dans celui de servir à quelque chose, dans celui de servir tout court. Et son rôle ? Le prêtre n’a pas de rôle à jouer. Il « est ». Et plutôt que de se demander s’il faut des prêtres, regardons nous d’abord, drôles de paroissiens. Sommes nous des relais d’amour , des exemples dans nos maisons, dans notre travail ? 

Alors le prêtre doit « être », mais il ne peut pas « être » sans nous, peuple de Dieu. S’il porte ses yeux sur des cœurs stériles, alors oui, il n’a rien à faire, il n’a rien à « être ». Un magnétophone suffit, pour pousser les mêmes plaintes, les mêmes soupirs sur une bande défraîchie. Alors, que germe la Parole du Seigneur, à travers ceux qui ont la charge de Son peuple, pour autant que ce peuple se prenne, aussi, en charge, un peu !

Les vocations, allons les chercher dans l’écoute de l’autre, dans la joie des enfants, dans le silence d’un monastère, dans cette émotion pure qui parfois nous submerge sans s’être annoncée. Les vocations ont besoin d’exemples, les exemples ont besoin de conteurs et d’interprètes. Soyons donc tous prophètes, dans le sens de « parler pour » et surtout, dans celui « d’écouter par ». Détecteur de vocation, quel beau métier !

Au revoir Floribert, mon Curé. Tu reposes aujourd’hui dans la terre de Saint Nom, comme tu le voulais. Qu’elle te soit légère…

Fabrice