La fondue du samedi soir…

Comté ne connaissait pas encore ses deux nouveaux potes.
– Salut, on m’appelle Appenzell! Le gars avait un air huileux, avec un drapeau suisse tatoué sur les fesses et un petit trou au milieu de la tranche.
– Euh,moi c’est Comté.
– Con quoi? Le Cantal s’était rapproché. Il avait un peau légèrement grumeleuse et une croute qui partait en vrille.
– Comté, reprit le comté.
C’était un dix-huit mois, bien solide, comme le Jura sait les fabriquer…
Cantal eut un rire gras
– Ah… ben c’est nos heures qui sont comptées, si tu veux mon avis.
Appenzell hoqueta
– Mais qu’est..qu’est-ce qu’il va nous faire?
– J’ai l’impression qu’il va nous couper en cubes, fit Comté en lorgnant sur le couteau posé sur une planche de bois.
– Eh! les gars, il y a du pinard!
Cantal montrait une bouteille d’Apremont qu’on était en train de déboucher.
Soudain, une avalanche de petits croûtons arriva sur la table dans une belle panière en osier tapissée d’une petite nappe vichy. ils étaient excités comme des electrons dans un tube de néon. Quand ils virent les fromages, les plaisanteries fusèrent:
– Alors on va fondre?
– Faites pas trop de fils!
– J’ai hâte de m’imbiber!
Les trois potes n’eurent pas le temps de répondre. Ils furent tour à tour découpés en morceaux réguliers. Quand ils se mélangèrent avec le vin dans le caquelon frotté d’ail, ils atteignirent une sorte de nirvâna. Mais c’est avec le petit verre de kirsch qu’ils frôlèrent l’extase.
La fondue fut une réussite. Comté, Appenzell et Cantal eurent droit à une ovation des croûtons survivants et l’on se promit bien de remettre ça très vite…

Mécanotype SA

Le magasin de mon père

                 Le magasin de mon père

In 1978, my father bought a business located 86 rue Claude Bernard, Paris, on the edge of the Quartier Latin. This is where I discovered the world of typewriters, photocopiers and office furniture … Dad at the driving seat, Mom as an accountant, 2 technicians and a part-time deliveryman: Mécanotype would punctuate our lives for almost 4 years. I had to familiarize myself with all kinds of IBM, Coronet Super 12, Hermes, Remington machines, regular or sophisticated … No word processing at the time, no laptop (one said microcomputer) … The vicinity of the store with the Sorbonne University and a few other surrounding schools made us meet with  some keynote figures of French literature and thought, who came to buy supplies – ink, toner, paper … Thus one day, I met with Louis Althusser. It was shortly before he strangled his wife, Helen Rytmann in their apartment of the Normale Supérieure school, in Ulm street and that his crime populated the news headlines. He came to purchase paper, I think, with  his smoking pipe screwed between his teeth, and a tired look.

On Saturdays, my parents went generally to the countryside, in a small house they owned in Seine et Marne. So when I was available, and I was often so, I opened the shop and I waited for customers, deliciously alone. From the small office with glass partitions, I watched the passersby, I imagined their lives, I made small prayers so that those who stopped in front of the window finally entered. Sometimes I made good business, selling several machines in the day. I remember a Brazilian student girl, who bought a Hermes Baby. Her sensual languor made me  somewhat stuttering my sales arguments …

What I did not expect was that Mécanotype would mark my entry into full force adult life, when I had to file for bankruptcy after the death of my father. Freshly graduated of a business school, I did not imagine that the world of « business » could demonstrate such cynicism and cruelty. The chartered accountant who rocked the street with records he would not care anymore, unpaid suppliers trying to get back their goods – I expelled one of those threatening him with the hook that was used to step down the iron curtain of the window – so-called friends who turned their backs …

I often think back to those years that constantly mixed anxiety and hope, where each day brought its share of surprises and concerns. But it did not matter, then, since we were facing those together, as a family…

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En 1978, mon père acheta un fonds de commerce au 86 de la rue Claude Bernard, à Paris, en lisière du Quartier Latin. C’est ainsi que je découvris l’univers des machines à écrire, des photocopieurs et du mobilier de bureau… Papa aux commandes, Maman à la compta, 2 techniciens et un livreur à mi-temps: Mécanotype allait rythmer nos vies pendant près de 4 ans. Au fur et à mesure, j’allais me familiariser avec les IBM direction, les Coronet Super 12, les Hermès, les Remington, les machines à boule et à marguerite… Pas de traitement de texte à l’époque, pas d’ordinateur portable (on disait micro-ordinateur)… La proximité du magasin avec la Sorbonne et quelques autre facultés environnantes nous valait de rencontrer quelques figures de la littérature et de la pensée françaises, qui venaient s’approvisionner en fournitures – encres, toner, papiers… C’est ainsi qu’un jour, j’ai rencontré Louis Althusser. C’était peu avant qu’il n’étrangle son épouse, Hélène Rytmann, dans leur appartement de Normale Sup, rue d’Ulm et qu’il ne défraie la chronique des faits divers. Il était venu acheter du papier, je crois, sa pipe vissée entre ses dents, le regard fatigué.

Le samedi, mes parents partaient en général à la campagne, dans une petite maison qu’ils avaient fait construire en Seine et Marne. Alors, quand j’étais libre, et cela m’arrivait souvent, j’allais ouvrir la boutique et je restais délicieusement seul à attendre le client. Depuis le petit bureau du fond aux cloisons vitrées, je regardais les passants, j’imaginais leur vie, je faisais de petites incantations pour que ceux qui s’arrêtaient devant la vitrine entrassent enfin. Parfois, je faisais un très joli chiffre d’affaires, vendant plusieurs machines dans la journée. Je me souviens d’une étudiante brésilienne qui m’avait acheté une Hermes Baby et dont la langueur sensuelle m’avait quelque peu fait bafouiller mon argumentaire…

Ce que je ne savais pas, c’était que Mécanotype allait marquer mon entrée de plein fouet dans la vie d’adulte, quand il s’est agit de déposer le bilan après la mort de mon père. Tout frais diplômé d’une école de commerce, je n’imaginais pas encore que le monde des « affaires » pût faire preuve d’un tel cynisme et d’une pareille cruauté. L’expert comptable qui balançait dans la rue les dossiers dont il ne voulait plus s’occuper, les fournisseurs impayés qui tentaient de récupérer leur marchandise – j’en avais sorti un en le menaçant avec le croc qui servait à baisser le rideau de fer de la vitrine – les soi-disant amis qui vous tournent le dos…

Je repense souvent à ces années où se mêlaient constamment l’inquiétude et l’espoir, où chaque jour apportait son lot de surprises et d’épreuves. Mais qu’importait, alors, puisque nous étions ensemble, en famille, pour les affronter…

(c) Musefabe 2013

Floribert

Floribert et moi donnant la communion pendant la messe de son jubilé à l'église de Saint Nom.

Floribert et moi donnant la communion pendant la messe de son jubilé à l’église de Saint Nom.

Alors comme ça tu es parti rejoindre Celui dont tu nous parlais tant. Floribert! Je ne t’avais pas revu depuis ton départ de Saint Nom. Bien sûr, de temps en temps on se disait qu’il faudrait aller te voir à Mantes, à Sartrouville, à Pontchartrain. Et puis on ne le faisait pas… tu comprends, le tourbillon de la vie, les obligations et tout le tra-la-la de la bonne conscience à deux balles. Je regardais ton cercueil à l’église ce matin et je me disais que j’aurais voulu te voir autrement, rien qu’une fois, avant le grand départ. Tu nous as marqués, Curé! Avec ton franc-parler, tes colères, ta grosse voix, ton rire, tes homélies encastrées dans la vie quotidienne de notre village bien comme il faut, tu emplissais l’espace d’un tourbillon d’amour. Parfois, tu étais pensif derrière tes lunettes, tes yeux se brouillaient quelque peu. Dans un monde où il est de bon ton de se foutre de la religion en général et du christianisme en particulier, tu étais du genre à combattre en balançant sur tes adversaires de désarmantes brassées d’amour planquées dans des vérités parfois cinglantes. Vérités? Questions plutôt, sur notre attitude, nos habitudes, nos indifférences, notre mollesse, nos manques d’attentions. Le plus beau, Floribert, c’est que tu te collais dans le même bateau que nous, en tenant le gouvernail juste ce qu’il fallait pour naviguer au son de ta voix de baryton basse, entre les écueils d’une vie aux insuffisants partages, aux doutes parfois amers. Je les ai vécus, ces doutes, comme toi m’a-t-on dit, comme beaucoup d’entre nous. Heureux ceux qui ont la foi chevillée au corps. Je leur tire mon chapeau. Pour les autres, dont je suis, et dont il arrive que la foi chancelle, tu n’étais pas de trop pour allumer dans les coeurs cette petite lumière d’espérance qui éclairait nos chemins.

Une fois, je t’ai écrit. C’était en juin 2000:

 » Cher Floribert, mon père,

 Lors de votre homélie, il y a 3 semaines, vous vous êtes interrogé, vous nous avez interrogés sur la place du prêtre dans nos communautés chrétiennes, sur son rôle et son utilité. Puis, si ce rôle et si cette utilité étaient reconnus, vous avez demandé ce qu’il faudrait faire pour susciter les vocations.

Je suis désolé de ce délai mis à vous répondre. Je me suis promis de le faire et ce soir, j’en ai trouvé le temps et l’inspiration.

« La place du prêtre » ! Permettez-moi, mon père, de penser que le mot est réducteur. Il est tellement naturel de nos jours de mettre les choses et les personnes à leur place, de les caser, de les étiqueter, de leur allouer un espace et une fonction dont ils ne peuvent ou ne veulent sortir ! « La présence du prêtre » me semble plus indiqué. Le prêtre, berger des brebis du Seigneur, pasteur investi d’une mission qui le dépasse, le prêtre n’a pas de place, il doit «être », simplement. Sa présence est bienfait, sa main tendue est réconfort, son regard est compassion, son sourire est lumière, ses défauts le font vulnérable, homme parmi les hommes, pauvre parmi les hommes mais porteur d’une telle espérance, porteur de ces petites fractions de bonheur qui donnent un sens à nos vies s’il était nécessaire d’en chercher un. 

Le prêtre, c’est l’amour contagieux dans la paix du Christ. Il est, il donne, il souffre, il doute, il regarde la croix, plantée près de l’autel, il regarde Celui qui un jour l’a appelé par son nom, amour infini. Il puise ses forces dans ce regard, comme chacun d’entre nous. C’est cela, le prêtre, premier messager de la Bonne Nouvelle, porteur du témoin, témoin de nos vies, de nos joies, de nos douleurs, lueur dans nos cœurs.  Que faut-il de plus ? En faut-il encore ? Est-ce utile, un prêtre ? En voilà un mot ! Utile ! Si c’est dans le sens de servir, alors peut-être, mais pas dans celui de servir à quelque chose, dans celui de servir tout court. Et son rôle ? Le prêtre n’a pas de rôle à jouer. Il « est ». Et plutôt que de se demander s’il faut des prêtres, regardons nous d’abord, drôles de paroissiens. Sommes nous des relais d’amour , des exemples dans nos maisons, dans notre travail ? 

Alors le prêtre doit « être », mais il ne peut pas « être » sans nous, peuple de Dieu. S’il porte ses yeux sur des cœurs stériles, alors oui, il n’a rien à faire, il n’a rien à « être ». Un magnétophone suffit, pour pousser les mêmes plaintes, les mêmes soupirs sur une bande défraîchie. Alors, que germe la Parole du Seigneur, à travers ceux qui ont la charge de Son peuple, pour autant que ce peuple se prenne, aussi, en charge, un peu !

Les vocations, allons les chercher dans l’écoute de l’autre, dans la joie des enfants, dans le silence d’un monastère, dans cette émotion pure qui parfois nous submerge sans s’être annoncée. Les vocations ont besoin d’exemples, les exemples ont besoin de conteurs et d’interprètes. Soyons donc tous prophètes, dans le sens de « parler pour » et surtout, dans celui « d’écouter par ». Détecteur de vocation, quel beau métier !

Au revoir Floribert, mon Curé. Tu reposes aujourd’hui dans la terre de Saint Nom, comme tu le voulais. Qu’elle te soit légère…

Fabrice

Hopper et Dali…

Salvador Domingo Felipe Jacinto Dalí i Domènech (1904-1989) et Edward Hopper (1882-1967).

Entre l’inventeur des montres molles et l’élève de Robert Henri, de 22 ans son ainé, un lien évident de parenté artistique. Je ne sais pas si Dali a connu Hopper mais, à la vue des deux tableaux ci-dessous que j’ai mis en perspective, il est impossible de ne pas être troublé. Même atmosphère, mêmes couleurs, même calme, même souci du détail, de la géométrie. Ces femmes (Gala pour Dali, dont la photo qui lui a servi pour peindre ce portrait se trouve dans sa maison de Cadaquès), se penchent toutes deux vers leur droite, décolleté généreux pour Hopper et sein gauche dénudé pour Dali. Gala ne semble même pas surprise et assume sa posture avec un brin de provocation cependant que la jeune femme de Hopper, comme tous ses personnages semble attendre quelque chose ou réfléchir à un événement récent. Gala est ancrée dans le présent et nous regarde. Pour la femme de Hopper, le présent n’existe pas…

Between the inventor of the soft watches and the student of Robert Henri, 22 years his elder, a clear link of artistic kinship. I have no idea if Dali knew Hopper, but looking at  the two above paintings  I put in perspective, it is impossible not to be disturbed. Same atmosphere, same colors, same calm, the same attention to detail and geometry. These women (Gala Dali, whose picture which was used to paint this portrait is in the house of Cadaques), bend both to their right, generous cleavage for Hopper and bare left breast  for Dali. Gala does not even seem surprised and assumes her position with a hint of provocation, whilst the young woman from Hopper, like all his characters seems to be waiting for something or think about a recent event. Gala is anchored in the present and watching. For Hopper’s characters, present does not exist …