Ankine / ամգիմ

Ankine et moi. 1959.

J’ai si peu de souvenirs de toi, chère Grand Mère, chère Ankine. Je me souviens des desserts à la fleur d’oranger, du verre d’eau et de la petite cuillère de miel que tu m’apportais avant la sieste, dans la chambre de la rue des Monts-Clairs. A travers la fenêtre, je contemplais les grands arbres qui frissonnaient dans le vent. Je ne pesais pas lourd dans tes bras. Parfois, aujourd’hui encore, je sens ton regard sur moi, un regard d’amour. Le peu d’arménien que je sais, je te le dois, ainsi qu’à Bédros, ton cher époux. En ce jour de Noël arménien, je pense à toi, comme souvent.

I have so few memories of you, dear grandmother, dear Ankine. I remember desserts with orange blossom, the glass of water with a small teaspoon of honey you brought me before I did a nap in my bedroom, rue des Monts-Clairs. Through the window, I watched the tall trees that rustled in the wind. I did not weigh heavy in your arms. Sometimes, even today, I feel your eyes, a look of love on me. I owe you, and Bedros, your dear husband, little of Armenian which I know. On this day of Armenian Christmas, I think of you as I do often.

(c) Musefabe 2012

մեծ հայր…mon grand père… grandfather

Dans la buanderie, derrière le petit pavillon de bois, tu avais installé ta meule de lapidaire. Celle qui t’avait servi si longtemps, sur laquelle tu avais usé tes yeux depuis ton apprentissage, à Istanbul, jusqu’à ton atelier de la rue des Monts Clairs, à  Colombes.

Le jardin, c’était ton univers à l’ automne de ta vie. Ta chère Ankiné t’avait quitté trop tôt, fauchée par un plouc en mobylette au carrefour des Gobelins. Elle venait me voir, moi, son petit-fils. Dans son sac, des provisions de bonnes choses (un petit garçon, c’est forcément gourmand !) étalées sur le pavé gris du boulevard Port Royal. Oh, bien sûr, elle a survécu un peu, avec ses deux bras cassés. Mais une saloperie sournoise n’attendait que ce traumatisme pour se manifester. Je me souviens de ce dernier Noël, passé en famille, où Maman, mon oncle et toi, qui savaient,  lui jouaient la comédie à s’en brûler les yeux.

Cher Bedros, tu es dans mon souvenir comme tu apparais sur les photos qui me restent de toi: simple, humble, travailleur. Je revois le disque horizontal qui tournait à toute vitesse en érodant les facettes des diamants que tu présentais avec toute ton expérience pour en faire jaillir des éclats de feu. Quand tu es arrivé à Paris, tu ne parlais pas un mot de français. Quand tu as dû partir à Manchester, pendant la guerre de 14, tu ne parlais pas un mot d’anglais. Là-bas, pas question de tailler les pierres, alors, tu as trouvé un boulot de barman à l’hotel Savoy. Et comme si ça ne te  suffisait pas de gagner trois sous pour te nourrir, tu as entretenu ton frère, venu te rejoindre pour boire ta paye, par dessus le marché.

Cher Bedros, je te vois à table, après déjeuner, ces dimanches où nous venions te rendre visite dans l’ appartement de l’avenue de Verdun qui surplombait les voies de chemin de fer de la ligne Saint Lazare. Tu fumais lentement une Senorita rouge en racontant ta jeunesse ou en parlant politique avec Papa. Tu avais cet accent qui n’appartenait qu’à ceux qui avaient appris le français sur le tas. Quel bel accent, Bedros… Quel bel accent…

(c) Musefabe 2011

In the laundry room behind the small wooden pavilion, you had installed your lapidary wheel. One that served you so long, on which you had used your eyes since your apprenticeship in Istanbul till your workshop in the rue des Monts-Clairs, in Colombes.

The garden was your world in the autumn of your life. Your beloved Ankiné departed too soon, cut short by a redneck in motorcycle at the intersection of Gobelins. She came to see me, her grandson. Her bag, plenty of good things (a little boy is always hungry!) lied on the pavement boulevard Port Royal in Paris. Oh sure, she survived a little, with two broken arms. But a sneaky shit was waiting for this injury to occur. I remember that last Christmas you spent with your family, where Mom and my uncle, who knew,  played the comedy and  burned their eyes.

Dear Bedros, you’re in my memory as you appear on photos I have left of you: simple, humble worker. I see the horizontal disk that revolved at high speed by eroding the facets of the diamonds, you had with all your experience to bring forth bursts of fire. When you arrived in Paris, you did not speak a word of French. When you had to leave Manchester during the war of 14, you did not speak a word of English. There, no question of cutting the stones, you found a job as a bartender at the Hotel Savoy. And as if that not enough for you to win in three to feed you, you kept your brother, who came to drink your pay, to crown it all.

Dear Bedros, I see you at dinner, after lunch, those Sundays when we came to visit you in the apartment on the Avenue de Verdun overlooking the railway tracks of the Saint Lazare station. You slowly smoked red Senorita by telling your youth or talking politics with Papa. You had this accent that belonged only to those who had learned French on the job. What a beautiful accent, Bedros … What a beautiful accent …

(c) Musefabe 2011